Violence, victimisation et sympathies électorales

Jean Szlamowicz, linguiste

Auteur de Les moutons de la pensée (Cerf, 2022), Jazz Talk (2021, PUM), Le sexe et la langue (2018, Intervalles)

Débordé par le bavardage incessant des mots qui masquent le réel, nous sommes en permanence confrontés aux discours partisans qui prétendent expliquer le monde et qui, souvent, ne font que justifier le pire. L’agression dont a été victime Jérémie Cohen à Bobigny, et qui a causé sa mort, illustre par le récit qui en a été fait, comment on transforme un ensauvagement désinhibé en ignoble prétexte.
J’ai déjà décrit ce mouvement argumentatif qui se reproduit à chaque agression antisémite et à chaque attentat : déni, atténuation, renversement victimaire. On nie d’abord l’existence des faits (ici, on a parlé de « fait divers » et non d’agression ou de tabassage). Ensuite, on en atténue la portée : c’est un drame humain comme il en arrive quotidiennement… Enfin, on en vient à tenter d’innocenter les agresseurs pour déplacer la culpabilité et la transférer au camp idéologique adverse. Libération trouve ainsi que « Le refrain des dangereux « jeunes de cité » n’a pas tardé à être entonné à l’extrême droite », ce qui vaut pour disqualification automatique. Au lieu de dénoncer ce qui devait l’être, Libération a préféré parler de « récupération » et de « zones d’ombre ». L’enfumage discursif d’un fact-checking qui obscurcit l’évidence ressemble alors à un honteux travestissement : « On en conclut que la victime a bien été agressée avant de traverser les rails du tram, mais personne ne sait bien dire pourquoi » . [1]
En imaginant une énigmatique et nécessaire causalité, on noie le poisson de la violence en faisant comme si elle possédait une raison qui ne serait déjà plus très loin de l’excuse. On peut ainsi écrire des articles entiers pour semer le doute, comme si une agression à dix contre un pouvait ne pas être le fruit de la haine. [2]

La mort de Jérémie Cohen illustre ce que sont vraiment ces territoires que la République prétend ne pas avoir perdus : le règne de voyous constamment confortés et excusés par un discours idéologique qui en a fait des héros et des martyrs. L’indigénisme qui oppose « Les blancs, les juifs et nous » trouve ici son expression la plus crue, celle de la violence. La loi, dans certains lieux, c’est la loi de la pulsion et de la xénophobie prise dans son sens littéral : que passe un quidam étranger, qui n’appartient pas au clan, et il devient envisageable de le frapper. Qu’il se signale par sa kippa, sa blancheur de peau ou ses yeux bridés et il devient une cible évidente. Surtout à dix contre un. On ne compte plus les déchaînements qui éclatent à l’occasion d’un regard imprudent, d’une bousculade inadvertente, d’un coup de klaxon. La mort de Jérémie Cohen renvoie ainsi à ce que le pédopsychiatre Maurice Berger a abondamment décrit comme une pathologie culturelle : la violence gratuite comme mode d’être groupal.

L’antisémitisme n’en est qu’une des manifestations. Dans cette France prétendument multiculturelle, la jungle du séparatisme a déjà dessiné son territoire. Les violences contre les Juifs et les Asiatiques, contre ceux qui ne sont pas du même quartier ou de la même bande s’accompagnent d’un discours anti-républicain. Car la violence d’aujourd’hui est redoublée d’une légitimation discursive désormais bien ancrée dans le discours politique. La rhétorique de la victimisation constitue ainsi la principale justification de la violence.

De fait, le discours décolonial s’ingénie à enseigner à une partie de la population française qu’elle serait victime de la France. Il faut pour cela mettre en scène une colonisation disparue depuis des décennies, un racisme d’État pourtant combattu par l’État et donner corps à l’islamophobie comme légitimation d’un esprit communautaire. En effet, la célébration du groupe s’incarne aujourd’hui dans l’indigénisme et le discours de la racisation. Comme tout a un prix sur le marché des idées, la défense de ce marasme, masqué par les grandiloquences d’un antiracisme en forme de permis d’agresser, constitue une niche électorale.

C’est bien cette niche qu’occupe le parti de La France Insoumise. La mise en scène de l’islamophobie en France trouve constamment la complaisance des discours de l’extrême-gauche — toujours extrême, de moins en moins de gauche — faisant des musulmans les victimes d’une traque fantasmée. LFI défend les terroristes palestiniens comme Marwan Barghouti ou Salah Hamouri, fustige le CRIF, défend l’antisémite Jeremy Corbin, met en concurrence Juifs et Musulmans (le fameux « Si Blanquer avait dit pas de kippa en sortie scolaire, il ne serait plus ministre » de Raquel Garrido). Ce ne sont pas là des dérapages mais des orientations politiques. La marche du 10 novembre 2019 aux côtés des islamistes du CCIF en a été la lumineuse démonstration. Le clientélisme islamique est ainsi devenu une part définitoire de son identité. Le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), dissout par le gouvernement en raison de sa radicalité islamique, s’est reconstitué, en Belgique, sous le nom de CCIE (Collectif contre l’Islamophobie en Europe). Or, plus de 80% de ses adhérents ont choisi La France Insoumise comme parti d’élection. Que les enseignants (« 800 universitaires » pétitionnaires) et nombre d’artistes choisissent de soutenir publiquement le même candidat que les islamistes en dit long sur leur clairvoyance politique.

Selon les slogans des militants fréristes, « l’islamophobie tue ». L’absence de victime n’est pas un obstacle à ce discours déréalisé pourtant constamment rattrapé par les faits. Pour sauvegarder le mythe de l’islamophobie, il faut bien masquer la réalité de l’antisémitisme islamique. Et, conjointement, développer un discours de détestation culturelle qui pointe désormais l’Occident entier. Il faut rendre la culture et l’histoire française abominablement racistes : cette moralisation anachronique sert de narratif permettant la diabolisation de quiconque se réclame de la laïcité et de la continuité culturelle. Car le discours décolonial, par son prélèvement manichéen de bouts d’histoire, construit une histoire alternative où n’existe plus qu’un présumé pouvoir occidental et que l’on a expurgé des conquêtes et de l’esclavage islamiques. En écrivant ce récit servant à une culpabilisation par héritage historique, le projet indigéniste trouve là sa réalisation : substituer la question raciale [3] à la question sociale .Nulle surprise à ce que le parti de M. Mélenchon soit considéré comme « butin de guerre » par les indigénistes…
Il existe donc un camp idéologique qui pratique systématiquement l’atténuation de l’antisémitisme meurtrier — nié, dilué, excusé — et l’hyperbolisation d’un racisme d’État imaginaire. Ce dispositif argumentatif présente une rhétorique bipolaire qui signe le déni du réel. À l’aide de sociologue-militants, le discours décolonial construit une martyrologie raciale et religieuse qui arme ses troupes en excusant par avance ses exactions. Pendant ce temps-là, la force publique s’ingénie à masquer son impuissance derrière des proclamations au hiératisme creux. Et les supplétifs d’une révolution de plus en plus opposé à la démocratie dénoncent comme fascisant tout rappel du réel.

Mais le terrible destin de Jérémie Cohen révèle, une fois encore, la nature du vivre-ensemble dans ce qu’on appelle pudiquement les quartiers, c’est-à-dire les territoires abandonnés par la République aux bandes ensauvagées. Car les hordes capables de s’acharner sur un homme seul et diminué jusqu’à ce qu’il en meure sous les roues d’un tramway, sont bien chez elles. [4]

Le fusible juif est toujours le premier sacrifié. Il révèle cependant les conditions du délitement social que les élites des centres-villes ne veulent pas voir. Entre le parti des aveugles volontaires et celui des complices de l’ensauvagement, l’infortune tragique de Jérémie Cohen ressemble à celle de la République, titubant sur les rails du destin sans voir ce qui va la percuter. De Ilan Halimi à Sarah Halimi, de Sébastien Selam à la famille Sander, en passant par Mireille Knoll et toutes les victimes d’agressions qu’avait recensé L’observatoire du monde juif, les drames auront pourtant été assez nombreux pour comprendre que d’incivilités en agression, de meurtres en attentats, la France est désormais le lieu d’un violence clanique, encouragée par les irresponsables politiques.


[1] « Justice. Mort de Jeremie Cohen: une vidéo et des zones d’ombre », Alexandra Pichard et Fabien Leboucq, 5 avril 2022.

[2] Quand Libération met des guillemets à « terroriste » et relativise ainsi la mort des innocents (Israël : au moins quatre morts dans un attentat « terroriste à Beer Sheva) et trouve que l’agression de Jérémie Cohen comporte « des zones d’ombre », c’est bien le même masquage de l’antisémitisme.
À ce sujet, lire l’article de Yana Grinshpun.

[3] « Comment choisissons-nous nos alliés ? En fait, ce sont eux qui nous choisissent : nous attendons qu’ils se positionnent sur nos combats : islamophobie, Palestine, racisme d’État, crimes policiers, etc., et nous observons leurs prises de position. Sans surprise, c’est la gauche radicale qui vient à nous. […] Notre visée est de recomposer le champ politique à partir de la question raciale. » « Revendiquer un monde décolonial. Entretien avec H. Bouteldja », C. Izambert, P. Guillibert, S. Wahnich, Vacarme, 2015/2 (n° 71), p. 44-69

[4] Lire Les uns contre les autres de Noémie Halioua (éditions du Cerf, 2022).

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